Bois de Chauffage

Les êtres humains ont l’une des plus vastes aires de répartition géographique parmi tous les animaux de la planète. Bien avant l’ère des technologies modernes, des populations vivaient déjà dans presque tous les recoins du globe, à l’exception de l’Antarctique — du cercle Arctique jusqu’à l’extrémité sud de l’Amérique du Sud.

Notre capacité à prospérer dans des conditions extrêmement diverses ne tient pas à un corps particulièrement polyvalent ou résistant — c’est même probablement l’inverse : nous sommes physiquement plus vulnérables que de nombreux animaux à l’aire de répartition plus restreinte. Si nous pouvons vivre dans des environnements si variés, c’est parce que nous savons façonner notre milieu pour répondre à nos besoins. Et la clé de cette capacité a toujours été le feu.

Sous de nombreuses latitudes, les êtres humains ont besoin d’un abri chauffé pour survivre à l’hiver, et, dans la plupart des régions du monde, il est impossible de subsister uniquement avec des aliments crus : il faut un feu pour cuisiner.

Vivre dans le monde moderne peut donner l’illusion que nous avons dépassé cette dépendance primitive au feu. Pourtant, dans la majorité des cas, les feux dont nous dépendons ont simplement été déplacés hors de notre champ de perception — ils brûlent, par exemple, dans des centrales électriques alimentées au pétrole ou au gaz.

Traditionnellement, les populations ne doutaient pas de leur dépendance au feu. Partout où elles vivaient, leur mode de vie reposait sur la capacité à disposer de suffisamment de combustible pour entretenir le feu domestique tout au long de l’année. Dans la plupart des régions, ce combustible était le bois, ou le charbon de bois, et la vie dépendait d’une gestion attentive des arbres.

Dans de nombreux contextes, cela passait par des systèmes sophistiqués de gestion des terres de type « abattis-brûlis », fondés sur une rotation entre plusieurs sites, chacun étant cultivé jusqu’à l’épuisement temporaire de la fertilité des sols et des ressources en combustible. Là où les populations s’installaient de manière permanente, les ressources devaient être gérées de façon à maintenir indéfiniment, sur un même territoire, à la fois la fertilité des sols et l’approvisionnement en bois de feu.

Ces contraintes façonnaient profondément les modes de vie. Plus il y avait de personnes partageant un même foyer, plus le bois brûlé était valorisé, moins chacun avait à travailler pour alimenter le feu commun, et plus la communauté pouvait soutenir de personnes sur un territoire donné. De la même manière, garantir un approvisionnement durable en bois de feu supposait un accord clair entre tous les habitant·es d’un village sur les droits de coupe : qui pouvait couper quels arbres, et à quelle fréquence.

Pour qu’un village survive et prospère, ces accords devaient être transmis d’une génération à l’autre. Certains arbres, destinés à fournir le bois de construction, devaient pouvoir atteindre leur maturité — parfois sur plusieurs centaines d’années — tandis que d’autres étaient récoltés régulièrement pour le chauffage. Cela nécessitait une forme forte et cohérente d’autogouvernance locale, sans laquelle aucune communauté villageoise ne pouvait perdurer.

Au cours des derniers siècles, dans les pays dits développés, le bois a été largement remplacé par les énergies fossiles. Plutôt que de passer leurs hivers à couper du bois de feu, les populations ont pu se consacrer à d’autres activités — en particulier le travail salarié. Le charbon, le gaz et le pétrole, utilisés pour se chauffer et cuisiner, semblaient promettre une libération des contraintes sociales et écologiques propres aux sociétés dépendantes du bois.

Ce que l’on n’avait pas anticipé, c’est que cette transition signifiait l’abandon d’une dépendance à l’échelle du village — et à son approvisionnement local en bois — au profit d’une dépendance envers une industrie mondiale des énergies fossiles, sur laquelle les individus n’ont aucun contrôle. En réalité, il s’agissait moins d’un gain de liberté que de sa réduction.

Aujourd’hui, on nous invite à croire en un avenir sans énergies fossiles, où nos besoins énergétiques seraient couverts par le solaire et l’éolien (avec un peu de nucléaire). Mais même si l’on admet cette hypothèse, cela ne nous rapproche en rien d’une autonomie énergétique personnelle. Les industries de l’éolien et du solaire sont profondément mondialisées et reposent sur des technologies et des matières premières hors de portée de tout individu — et même de nombreux États.

Ironiquement, il n’a sans doute jamais été aussi simple de couper et de collecter son propre bois de chauffage. Même sans maîtriser les outils manuels, une tronçonneuse de qualité est relativement peu coûteuse au regard des dépenses liées au chauffage d’un logement ; quelques jours de travail suffisent à produire une réserve de bois pour toute une année.

Bien sûr, passer quelques semaines à couper du bois à la tronçonneuse ne suffira pas, en soi, à restaurer l’équilibre écologique ni la communauté villageoise caractéristiques des sociétés dépendantes du bois de feu. Mais cela peut constituer un pas dans la bonne direction — et redonner à un foyer une part d’autonomie énergétique.

Gareth Lewis (Newsletter, janvier 2026)

Traduit par Estelle Delage, Réseau pour les Alternatives Forestières www.alternativesforestieres.org